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Partenariat - Relations et GUANXI en Chine
CERCLE DES FRANCOPHONES - COMITÉ AFFAIRES - DÉJEUNER DU 10/12/99

Gilbert Van Kerckhove
Conseiller du Commerce Extérieur
Shanghai Silver Magnolia Award - 1999


Mesdames, Messieurs, chers amis,

GUANXI est un mot qui revient régulièrement dans nos conversations et qui suscite des controverses. Chaque personne qui se dit "spécialiste" du monde des affaires en Chine a une opinion différente sur le thème et du comment la mise en pratique. Les opinions vont du simple "c'est dépassé" jusqu'au "sans cela on ne fait pas d'affaires". Quand on parle de GUANXI, immédiatement on fait allusion au lobbying, aux dépenses exagérées type cadeaux et dîners, à la corruption, aux intervenants type agent secret et les combines douteuses.

Je cite ici extrait d'un article du Figaro de septembre 1997 qui me semble une bonne définition:

Les "guanxi", mot à mot le "système verrouillé. En effet les "relations". Des relations "personnelles et amicales", sans lesquelles rien n'est possible en Chine. Qu'il s'agisse de l'administration, des clients, des fournisseurs, elles sont indispensables. Elles prennent du temps à établir et supposent une attention de tous les jours. Elles permettent surtout de naviguer sans obstacles dans les méandres d'un système administratif extraordinairement complexe.

Je vous donne aujourd'hui une opinion personnelle et je suis sûr que beaucoup d'entre vous auront des remarques et questions auxquelles j'essaierai de répondre. Comme le temps ici est limité je me permets de donner une collection d'idées et suggestions, certainement loin d'être complète.

Le mot GUANXI est aujourd'hui mal interprété. Pour moi c'est le réseau de relations ou "networking" comme on dit en anglais. Les chinois parlent aussi de guanxi wang - le réseau de relations.

Finalement on fait des affaires en Chine comme dans les autres pays. Sauf qu'on considère souvent la Chine comme un pays exotique où tout est différent et qu'on ne peut pas comprendre. La Chine est différente de la France et la Belgique - tout comme l'Inde, le Vietnam, les USA.

Un jour je discutais avec mes collègues français de comment aborder les relations avec les autorités chinoises. Je me proposais de faire le lobby auprès du premier ministre français. Mes collègues me demandaient si c'était une autre blague belge. Je leur demandais à mon tour comment ils feraient à Paris.
Logiquement on en venait aux énarques, les grandes écoles; les personnes bien introduites auprès des politiciens, bureaucrates et ministères. En d'autres mots on fait recours ou on emploi directement dans la société les personnes qui connaissent les méandres de l'administration.
D'où ma remarque: pourquoi faire différent en Chine?

Si en France et en Belgique on a "nos circuits", en Angleterre on a le "old boys network", à Washington les fameux lobbyistes. Et bien en Chine ce n'est guère différent. Et si on aime beaucoup critiquer la Chine pour ses pratiques dites "douteuses" il suffit de lire les journaux chez nous: Dominique Strauss-Kahn, Helmut Kohl et ainsi de suite.

Je considère donc que le GUANXI n'est pas nécessairement égal à corruption. C'est utiliser d'une façon intelligente les réseaux de relations. En Chine c'est encore plus important car comme vous le savez les chinois attachent une très grande importance aux relations personnelles - souvent plus qu'aux contrats signés. Aussi le monde chinois est en général un monde de consensus. En sonséquence les chinois ont transformé les GUANXI dans un art.

Pour les sociétés chinoises le GUANXI est aussi important et compliqué comme pour nous étrangers.
Il y a quelques jours une trading chinoise importante de Shanghai m'expliquait leur difficulté de bâtir les relations nécessaires à Pékin. Ils avaient déjà perdu plusieurs projets par leur manque de contact "personnel", même après avoir demandé de l'aide à un consultant de Hong Kong. On a discuté comment on pouvait s'entraider. Encore une fois il ne s'agit pas ici d'un échange d'enveloppes scellées. On veut établir un contact personnel par des tiers pour établir une relation de confiance, se faire connaître, expliquer sa position. Finalement tout cela n'est pas gratuit car ces contacts demandent beaucoup de temps, de patience et souvent il y a un échange, tôt ou tard, de petits services.

Soyons aussi réalistes et pragmatiques. Souvent tant les chinois comme les étrangers exagèrent dans la pratique du GUANXI. Un argent fou est dépensé, soi-disant pour la bonne cause. La corruption existe, la loi en Chine est souvent une blague; des sociétés avec des intentions honnêtes se cassent souvent la figure. Ce n'est pas sans raison que souvent la Chine + Hong Kong prennent la première place dans la perception de corruption - même si je le trouve exagéré.
La Chine reste un pays difficile, raison de plus pour limiter ses risques. Comment faire? Simplement en mettant en place son GUANXI pour avoir le maximum d'informations et pour avoir plus d'amis que d'ennemis.

Aussi le besoin de GUANXI n'est pas uniforme et dépend de la nature de vos activités.

J'applique moi-même la notion GUANXI à trois environnements différents:

  •  les employés de votre société ainsi que les partenaires chinois avec qui vous travaillez
  • les autorités chinoises et le client
  • les sociétés que j'appelle de "service" telles comme les banques, bureaux d'avocats et de comptabilité, les consultants et autres.

Les GUANXI commencent chez vous, dans votre bureau ou société.
Il faut comme étranger bâtir une relation avec ses employés et partenaires pour se connaître, se comprendre et se respecter. Ou pour en déduire que l'employé ou le partenaire finalement n'est pas celui qui vous faut.

Le choix des employés est important et vous avez besoin de quelques personnes qui ont le niveau correct dans la société chinoise pour établir les contacts haut niveau quand il le faut. En Chine il y a aussi des "énarques", des personnes qui sont à l'aise dans les milieux de l'administration. Qui savent comment écrire une lettre correcte à un maire, qui savent téléphoner à un directeur d'une commission et être écouté.
Ici aussi, il y des spécialistes qui peuvent vous aider. Ce n'est pas parce que votre employé parle bien français et semble bien vous comprendre qu'il sait approcher les autorités. Comme chez nous en Europe, il y a un savoir-faire.

Une fois la confiance établie, vos employés et partenaires mettront à votre disposition leur cercle de connaissances. Cela vous permet de résoudre les petits problèmes quotidiens de visa, approbations, contacts avec les autorités mais surtout de comprendre comment réussir dans vos affaires: choix du partenaire, stratégie de marché, relations avec vos clients.

Cela implique donc qu'on ne traite pas simplement les employés, même ingénieurs, comme des traducteurs, même si on leur donne un beau titre. Malheureusement beaucoup de sociétés françaises maintiennent le "glass ceiling". Résultat, vous n'avez pas de GUANXI dans votre propre société et vous n'aurez pas accès au GUANXI de vos employés. Il faut donner une vraie opportunité aux employés pour se développer, il faut les écouter et leur donner la possibilité de prendre des initiatives.
Aussi faut il choisir correctement le personnel étranger et leur faciliter l'intégration dans l'environnement chinois. Des cours de formation tant pour étrangers comme pour les employés chinois peuvent aider et sont disponibles sur le marché. Le terme "cross-cultural management and cultural conflicts" est ici d'actualité.
Je cite aussi les résultats d'une étude des raisons pour lesquelles les managers chinois quittent: principalement pour limitations dans l'évolution de leur carrière et pour des relations internes jugés insatisfaisantes. Seulement en troisième lieu vient le salaire.

Comme déjà expliqué, les chinois attachent entre eux une énorme importance au contact personnel. Une méfiance s'installe si on n'a pas de lien particulier. En Chine on ne discute pas avec une société, on discute avec des individus. Il en résulte aussi que les chinois dans leurs relations n'ont pas une séparation nette entre ce qui est travail et ce qui est privé: cela pose régulièrement des problèmes pour les étrangers.

Souvent les sièges ne comprennent pas et changent trop souvent les interlocuteurs dans les discussions. Je me rappelle une discussion avec un ancien patron qui, irrité, me disait "mais enfin, les Shanghaïens discutent avec notre entreprise, pas avec monsieur X". On change les délégués dans les JV, les interlocuteurs dans les discussions. Cela casse le GUANXI qui a été bâti dans le passé.

Le consensus reste très important. Peut-être un Mao Zedong pouvait décider contre l'opinion de tous mais en général les dirigeants chinois consultent les parties concernées pour vérifier que leur décision ne soit pas mise en cause. Donc aller voir un ministre et essayer de le convaincre n'est pas suffisant. Il faut vérifier qui intervient dans le processus des décisions, horizontalement et verticalement, et se rassurer qu'il n'y ait pas une objection ou élément de blocage quelque part dans l'administration.

Si seulement discuter avec le top n'est pas suffisant, se limiter trop au niveau local peut être aussi dangereux. Quelques exemples réels:

  • Une JV en province a été décidée à Pékin entre les dirigeants de la société étrangère et le gouvernement central. Le partenaire se sent "négligé" et ce mauvais départ s'avère une source d'une série de problèmes dans la JV.
  • Singapour décide de mettre en place une zone industrielle modèle à Suzhou, et en discute avec le top chinois. Suzhou s'en passe et met en place une autre zone qui finalement entraîne le retrait (et pertes) des investisseurs de Singapour, en dépit de l'intervention au niveau de Jiang Zemin.
  • Une société étrangère, en voulant éviter les approbations du gouvernement chinois se croit très astucieuse et arrange tout localement. Par la suite la JV est bloquée, ne peut pas augmenter ses activités, ne peut pas vendre ses produits en Chine.
  • Une société étrangère essaie d'imposer son équipement au client par une intervention auprès du gouvernement central. Le client se sent non respecté. Soit il aidera d'une façon ou autre la concurrence, soit acceptera de force la demande de Pékin. Résultat: même si la société gagne le contrat ce sera le début d'un vrai calvaire. Le client (ou partenaire) se lavera les mains devant les autorités: ce n'est pas lui qui a décidé.

Cela nous emmène au thème du consensus.

Car cela explique la complexité du négoce en Chine. Même si vous semblez avoir obtenu l'aval du maire de Shanghai pour votre projet il sera plus que probable qu'il aura bien vérifié auprès de toutes les parties concernées que l'affaire est jugée "acceptable". Si vous essayez un forcing, de nouveau il y a un risque.

Dans une adjudication, le côté chinois en général met en place toute une équipe pour une évaluation. Il est difficile d'influencer cette équipe si on n'a pas fait un travail de fonds pour expliquer ses points forts aux bonnes personnes. J'ai bien dit expliquer et pas acheter...

Tout cela, c'est le GUANXI. Pour comprendre ce qu'il faut faire, avec qui vous devez travailler, comment résoudre votre problème épineux. Il faut comprendre le mécanisme, les intervenants. Il faut aller s'expliquer aux bonnes personnes.
Pour tout cela il faut écouter et apprendre. C'est exactement ce réseau de contacts qui vous le permettra.

Expliquer tout cela à votre siège n'est guère facile. Malheureusement on n'écoute pas assez la compétence locale. En plus, prendre tout ce temps avec tous ces chinois, aller les voir, répéter la même chose, c'est fatigant et pas glorieux. Donc on préfère prendre un raccourci, aller voir en direct un ministre ou un maire, le président du client et résoudre tout rapidement. De préférence en utilisant des intermédiaires magiciens qui promettent des miracles.
En conséquence il est important que la société étrangère élabore une stratégie adaptée à la Chine et n'insiste pas pour aveuglément suivre une politique elaborée pour son pays d'origine.

Malheureusement les décisions pour un marché aussi grand et complexe continuent souvent a être prises en Europe. L'organisation Chine de l'entreprise a très peu d'autonomie. A noter que quelques sociétés étrangères commencent à comprendre et donnent un vrai pouvoir de décision à leur siège Chine. Ce sont ces sociétés qui finalement vont réussir. La seule chose que nous pouvons faire c'est continuer à envoyer les messages à nos sièges. Mais là aussi, si la société étrangère continue à étouffer la voix locale, cela restera difficile.

Notons ici aussi que la position de la France à Shanghai reste encore relativement faible, comme expliqué dans l'article du journal Les Échos de mai 1999: "Les entreprises françaises ont du mal à combler leur retard", article avec des contributions de plusieurs membres du Cercle des Francophones. Peut-être quelques sociétés françaises doivent revoir leur GUANXI (et stratégie chinoise) selon la définition que je viens de donner. Heureusement il y a quelques excellents exemples français à suivre.

Si tout ce "hokus pokus" de GUANXI semble compliqué et fatigant, si on se sent entouré de pièges diaboliques et que tout semble difficile, il ne faut pas désespérer.
Il y a en effet un progrès considérable dans les différents services de tiers qui peuvent vous guider et aider, par leur connaissance du terrain:

  • bureaux d'avocats (étrangers ou chinois) pour les lois & contrats
  • bureaux de comptables
  • bureaux de protection contre les copies
  • sociétés d'étude de marché, de relations publiques et d'analyse de la presse
  • les banques étrangères
  • les sociétés de publicité
  • les services commerciaux des consulats comme le PEE*
  • les consultants spécialisés en ressources humaines, en stratégie commerciale, en management
  • les sociétés de transport, de logistique, de recherche de fournisseurs locaux.

J'en oublie certainement mais le plus important est d'utiliser les spécialistes sur place et de ne pas vouloir réinventer tout soi-même. Cela veut dire aussi que si vous emmenez des spécialistes d'Europe, en finances, publicité, juridiques, qu'ils doivent étroitement travailler ensemble avec leur collègues sur place. Important est évidemment de bien faire le choix de ces entreprises de service et de les utiliser intelligemment. Cela aussi est GUANXI: bâtir un réseau de contacts avec ces firmes et ne pas aller les trouver au dernier moment et demander des solutions miracles de dernière minute.

* PEE - Poste d'Expansion Économique (Consulat de France)


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